Science Fiction Magazine n° 17, juillet 2001


Si tu peux me parler un peu de toi , comment tu as commencé a dessiner ?
Vers quel âge penses-tu avoir pris la décision de faire du dessin et de l'art en général ?
Je crois que j'ai toujours dessiné (c'est ma maman qui me le dit !). En fait, je suis une manuelle. Très jeune, je me suis servi des outils de mon père, sans problème. J'ai toujours su que je ferais quelque chose à la fois de créatif et de manuel, sans trop savoir quoi. C'est à l'adolescence, vers 14- 15 ans, que le dessin s'est imposé à moi. Tous mes cahiers étaient envahies de crayonnés. Parfois même, je n'écoutais pas le prof et je dessinais. J'ai pris, pendant un an des cours de dessin auprès d'ex-étudiantes des beaux-arts, puis, l'année suivante, le mercredi aux beaux-arts même. J'ai pris option dessin dès la première et au bac, bien sûr. Mon prof de dessin m'a alors parlé d'une école d'arts graphique, très orientée illustration.

Tes études ? des études d'art ?
Tu as fait une école d'art ; tu me racontes un peu comment cela s'est passé ?
Avais-tu déjà des vues plus illustration et plus proches du texte que les autres étudiants ?
Après le bac A1, (rien à voir avec chmilblik »), je suis montée à Paris pour entrer à l'ESAG (école supérieure d'art graphique Mets de Penninghen), rue du Dragon… Je me suis dit que c'était de bonne augure.
Cette école s'est très bien passée. J'y ai passé 3 ans (j'ai sauté la deuxième année et je n'ai pas fais la dernière année, faute de bourse) à travailler comme une folle. Je faisais chaque semaine une nuit blanche pour pouvoir rendre mon boulot à temps. J'y ai fait du croquis, du dessin analytique, de la photo, de l'illustration, de la calligraphie, de la typographie… Les profs y étaient très bons. Beaucoup de bons souvenirs.
En entrant dans cette école, je voulais faire de la BD… Comme j'ai toujours été attiré par le texte, je trouvais que c'était un bon compromis.

Tu es très attirée , me semble-t-il par la peinture dite classique , quels sont les Maitres qui t'attirent ou t'influence ? Tu travailles aujourd'hui à l'huile, d'ou t'es venue cette attirance pour un travail plus classique ?

Mon premier choc artistique fut la découverte des croquis de Léonard De Vinci… Ensuite, ça a été Rembrandt… Ses clairs-obscurs m'ont fasciné très jeune. Plus tard, ce fut Veermer, puis les Préraphaélites, comme Whaterhouse, Burnes-Jones etc…
J'ai mis longtemps à me mettre à la couleur (environ vers les 17-18 ans, et c'était pas terrible). Je préférais le dessin pur. De toute façon, je me considère avant tout, comme une dessinatrice.
À l'ESAG, en couleur, j'ai fait beaucoup de progrès. Mais j'ai mis encore beaucoup de temps pour me decider à me mettre à la peinture à l'huile. J'étais trop impressionnée par les maîtres…
Je ne sais pas ce qui m'attire chez les peintres classiques… J'aime leur technique incroyable et pas toujours aussi "léchée" qu'on le croit. Ils osaient des choses folles. J'aime les matières de certains de leurs tableaux… J'aime, j'aime, j'aime…Leurs tableaux me laissent sans voix…
Quels sont les œuvres (livres films et images -tableaux classiques ) qui t'ont marquée quand tu étais petite ? Parles-moi des peintres ou des grands bonhommes à qui tu penses quand je te demandes des noms de " grands Maitres » ? Quels sont les peintres actuels que tu considères ?
Comme je l'ai dit plus haut, Léonard de Vinci m'a marqué, j'avais environ une dizaine d'années.
Quand je pense aux " Grands maîtres ", ce sont, systématiquement, les noms de Rembrandt (Pour ses ambiances et ses matières), Veermer (pour ses lumières naturelles), Delatour (pour ces lumières de bougies) et les Préraphaèlites (Waterhouse, Burnes-jones, Hughes etc).
J'aime beaucoup tout ce qui concerne l'art Nouveau, en général. Je découvre en ce moment (mieux vaut tard que jamais) les symbolistes (Khnopff), dont les Préraphaèlites font partie, mais qui est un mouvement plus large.
En peintres contemporains, j'aime Ugarte, Poumeyrol, Di maccio…

Comment as-tu débuté dans le métier d'illustratrice à proprement dit ?
quels sont les premiers contrats et les premières difficultés ?

si tu veux remercier ou incendier des personnes c'est le moment !
En sortant de l'ESAG, je voulais faire de la BD.
J'ai rencontré François Marcelas Froideval (scénariste des "Chroniques de la lune noire") avant même d'avoir fini mon école. J'ai travaillé pendant de longs mois, mais notre collaboration n'a pas été fructueuse.
J'ai, à l'époque, rencontré Jean Giraud, qui a eu la gentillesse de me recevoir une heure dans son atelier. Il m'a redonné confiance en moi et m'a dit qu'il me verrait bien peintre dans les années à venir !(j'étais très loin de la perspective de faire de la peinture et, à rebours, c'est étonnant de voir qu'il avait vu juste…)
Comme je suis têtue et que Marc Bati (Co-auteur, notamment, du " Cristal majeur " avec Moebius) m'avait contacté, j'ai réitéré l'expérience (très différente )avec lui en tant que co-auteur, pour me rendre compte que la BD n'était définitivement pas mon truc… Ça a marqué la fin de mon expérience Bande dessinée et je n'ai aucun regret.
Je me suis alors tournée, à la fois vers l'illustration de couvertures de livres de poches SF-Fantasy et les livres pour enfants. La même année, début 94, j'ai fait ma première couverture, chez Denoël (" Cantique pour Leibowitz » de Walter.M. Miller), une illustration de boîte de jeu vidéo (" Arena, the elder scroll ") et une livre-jeu (" L'île aux 100 squelettes ") aux éditions Gründ.
Les premières difficultés résident à se constituer un bon dossier et d'aller le présenter à une kyrielle d'éditeurs, pour, en définitive, n'être reçu que par un seul.

Es-tu une grande lectrice et lorsque tu lis , la couverture a-t-elle de l'importance ?
Quels sont les auteurs que tu aimerais illustrer et( quels sont , parmi ceux que tu as illustré , les bons et les mauvais souvenirs ?)
Je ne pense pas être une grande lectrice. Je lis entre 10 et 20 livres par an (en dehors des manuscripts).

À bien des reprises, je n'ai acheté un livre uniquement parce que la couverture me plaisait. Je crois que nous sommes un bon nombre dans ce cas, bien que certains éditeurs de livres de poche s'obstinent à le nier et à minimiser l'impact d'une belle image en couverture…
Quels sont les auteurs que tu aimerais illustrer et (quels sont , parmi ceux que tu as illustré , les bons et les mauvais souvenirs ?)
J’aimerais illustrer les romans de Orson Scott Card.
Tu as des images dans les genres fantastiques (si, si !) et fantasy (entres autres) es- tu à l'aise dans tous les genres ? Pourquoi les littératures de l'imaginaire ?
Y'a que ça de Vrai !
Je crois que l'imaginaire fait partie de mon mode de pensée et ce, depuis toute petite. Donc, travailler pour illustrer la littérature imaginaire est une suite logique. D'ailleurs, je ne conçoies pas d'évoluer dans un autre monde que celui de l'imagination. C'est tellement riche de tout !


Tu peints souvent des mondes et des scènes que je qualifierais d'onirique , as-tu le sentiment , de vivre d'une façon détachée de la réalité ?
Je ne me sens pas "détachée" de la réalité, parce que je suis confrontée, comme tout le monde, aux "dures lois du monde». Mais c'est vrai que je me sens comme aussi faisant partie d'une autre réalité qu'une majorité de personnes vivent. Le fait que je travaille chez moi, y est pour beaucoup.


Comment travailles tu ? Quels sont tes horaires , les moments propices ? Quand tu lis un manuscrit , le fais-tu dans des conditions particulières ?
Comme je le disais au paravant, je travaille chez moi. Je travaille environ de 10 heures du matin à 13 heures. Et l'après-midi, d'environ de 14 h à 19 h. Mais tout ça dépend des périodes (plus ou moins tôt le matin). Par contre, je travaille toujours entre 7 h et 8 h par jour (en période normale, parce qu'en charrette, mon cota d'heures explose !)
Je n'ai pas de moments propices… Le matin, c'est parfois un peu dur (comme beaucoup de monde je présume).
Sinon, je lis les manuscripts, si c'est urgent, toute la journée, confortablement installée dans mon canapé, si j'ai le temps, un peu chaque soir, avant de me coucher (en prenant pas mal de notes).

Ta technique ? Acrylique de moins en moins ? Tu expérimentes beaucoup ? Parles-moi de ta nécessité de faire des recherches , parles moi de tes carnets ? Combien de temps pour une illustration ? Racontes moi un peu le cheminement de ton travail sur une image.
A l'ESAG, on nous obligeait (pour la bonne cause) à travailler à la gouache… Franchement, je n'aime pas. Je me suis donc précipité, dès que j'ai pu, sur l'acrylique, qui est une vraie liberté par rapport à la gouache. J'ai utilisé l'acrylique pendant à peu près 4 ans. C'est en 95, lors de mon deuxième livre pour enfant, que j'ai découvert l'aquarelle. Pour moi, c'est une technique incroyable mais extrêmement difficile. Elle permet de faire des effets de matière étonnants, mais nous confronte, également, à une multitude de problèmes. J'ai beaucoup expérimenté à l'aquarelle car c'est une technique qui s'y prête beaucoup. On peut la mélangé à des tas de choses. Parfois ça fonctionne, parfois non. D'où, effectivement, l'utilité de faire des carnets de tests, dans lesquels je note toutes mes expériences, fructueuses ou pas. Ça m'a été très utile pour progresser techniquement.
Depuis deux ans, je travaille à l'huile. J'adore ! C'est LA technique qui me convient (même si j'aime beaucoup l'aquarelle). C'est une technique qui demande beaucoup d'essais également.
En ce qui concerne le temps passé sur une image, je ne mets pas un point d'honneur à finir à la vitesse de la lumière. Au contraire, j'aime avoir du temps devant moi pour que tout ça s'installe bien. Disons que ça va entre 20 heures et 50 heures pour une aquarelle ! (une moyenne de 40 heures) Lorsque je fais une toile à l'huile, je crois qu'on peut compter une centaine d'heures (tout compris, c'est-à-dire, recherches, dessin et peinture à proprement parlé) ! C'est énorme et pas du tout rentable, mais j'aime tellement peindre à l'huile !
Lorsque je travaille sur une couverture, souvent les idées viennent toutes seules, mais parfois c'est la croix et la bannière pour ne trouver qu'une seule idée ! De manière générale, l'image doit mûrir doucement dans mon esprit …
Écoutes-tu de la musique en travaillant ?laquelle ?
J'écoute beaucoup la radio (France-inter)… Ça me donne le sentiment de ne pas être seule. Mais il m'arrive très souvent d'écouter de la musique (surtout lorsque je suis en recherche d'idées).
J'écoute alors principalement du Loreena McKennit (une voix incroyable sur de la musique celtique). Sa musique me fait partir ailleurs… Là où je veux aller.

Quels sont les expériences que tu aurais envie de vivre, en peinture ou en type de travail ?
T u t'intéresse aux images numériques, qu'en penses tu ?

J'aimerais tout simplement n'être que peintre. Peintre pour le reste de ma vie.
J'aimerais avoir un peu plus de temps pour sculpter (argile) et pour écrire.
Je pense que le « numérique » est un nouveau médium mais que ça ne dispense pas d'avoir du talent. Trop de techniciens se croient artistes dès qu'il savent faire trois trucs sur " photoshop ", transformer le personnage de "Poser " et mettre un fond à la " Brice"! Quel que soit l'outil utilisé, il faut un minimum de talent pour faire une image réussie (je ne vais pas me faire que des amis !)Tes images sont vendues actuellement vers le continent américain. Penses-tu comme Hubert de Lartigue que les USA soient l'eldorado pour les illustrateurs français ?
(et qu'il n'a plus rien a faire ici ?)
L'eldorado n'exsite pas, à mon sens. Mais c'est vrai que pour les illustrateurs français de Sf-fantasy, le marché se réduit comme une peau de chagrin, les gros éditeurs se fournissant de plus en plus dans des banques de données étrangères. Alors c'est vrai que la tentation est grande de regarder ailleurs et c'est ce que je fais aussi. Sans pour autant cesser de travailler avec les éditeurs que j'aime bien. Je crois qu'on peut faire les deux.
Il faut dire également, que ce qui nous fait nous tourner vers les pays anglo-saxons, c’est que là bas, une couverture est payée entre trois à quatre fois plus qu’en France. Les américains et les anglais ne sont pas surpayés, ce sont les français qui sont sous-payés !
Je crois aussi que nous ne sommes pas suffisamment bien considérés par certains éditeurs et que passer par les Etats-Unis nous fera peut-être gagner certaines lettres de noblesse. C'est triste, mais je crois que c'est comme ça que ça va se passer.


Pourquoi, de ton point de vue, prendre l'initiative de se regrouper avec "art & Fact" et en y prenant une part active comme tu le fais, Penses-tu qu'il y ait encore des possibilités d'améliorer les choses dans l'édition française ?
Je crois que se regrouper dans une association comme Art&Fact est devenu une nécessité, pour les raisons que j'ai énoncées plus haut. L'union fait la force, c'est aussi simple que ça. C'est aussi une façon de montrer qu'on ne s'avoue pas vaincu ! De plus, les illustrateurs sont beaucoup trop isolés dans leur coin… C'est tellement agréable de se rencontrer et d’échanger des idées… Et de se rendre compte qu'on a tous les mêmes difficultés !
De toute façon, il y a toujours moyen d'arranger les choses… Et si ce n'est pas pour nous, ce sera pour ceux qui suivent.


Tes projets ?
Je prepare actuellement une exposition de mes toiles à l'huile (Galerie Hérouet, 54 rue vieille du temple, 75003 Paris) qui aura lieu du 17 au 29 avril de cette année. C'est ma première véritable expo et je suis impatiente de voir comment mon travail à l'huile va être accueilli !